Accueillis par notre guide, Mme Suire, professeur d'éducation musicale à la retraite et bénévole dans le cadre du développement musical, nous partons pour un moment d'histoire qu'elle nous transmet avec un enthousiasme communicatif.
Le Grand Théâtre, qui date de 1780, est considéré comme un des plus beaux d'Europe. C'est son architecture innovante qui lui confère ce statut.
L'ancien théâtre de Bordeaux se trouvait à l'emplacement actuel du Palais des Sports. Il fut détruit par un incendie en 1756. Il faut préciser qu'à l'époque, tous les théâtres étaient en bois à l'exemple de celui de la Place Royale (Place Gambetta, actuellement).
Le Maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, Duc de Richelieu, gouverneur de Guyenne et petit-neveu du Cardinal, décida de la construction d'un nouveau théâtre pour Bordeaux. C'était un homme puissant, notamment grâce à ses relations avec la Comtesse du Barry, favorite du Roi Louis XV.
C'est sous l'impulsion du Duc de Richelieu que furent élevées les fondations du Grand Théâtre en 1773. Après une série d'incendies de petits théâtres, la Jurade bordelaise (1) délibéra en cette faveur. Trois mois avant le début des travaux, Richelieu imposa l'architecte parisien Victor Louis. Celui-ci sera rejeté par la jurade qui n'aura de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues; elle lui préférait l'architecte bordelais Lhôte.
En 1774, à la mort de Louis XV, la construction fut arrêtée et le Duc de Richelieu écarté. A l'époque, Bordeaux étaient la deuxième ville la plus riche de France, après Paris, grâce au commerce du vin, des esclaves et des colonies. 400 bateaux y transitaient par jour.
Le Grand théâtre est construit sur les glacis du Château Trompette. Il est sur pilotis : il y a trois caves inférieures sous la scène. Une rivière passe dessous (comme sous la cathédrale Saint- André).
Victor Louis choisit une pierre de qualité pour la construction, une pierre tendre pour la décoration et une autre plus claire pour la lumière. La pierre utilisée est de la région (Saintes, Cambes…) : stéréotomique et phonolite. L'acoustique est exceptionnelle, quel que soit l'endroit où l'on se trouve, les micros sont inutiles. La combinaison de bois de chêne, de châtaignier et de sapin en est la raison.
La Jurade obligera Victor Louis à financer avec ses propres deniers la fin des travaux (2), bien qu'il fit une demande au Roi qui lui rétorqua : « Allez terminer votre théâtre d'une scandaleuse élégance ! ». Plus tard, Victor Louis sera considéré comme le meilleur luthier du monde.
Malgré le prix, un péristyle fut construit grâce aux restes du Temple des Piliers de Tutelle. Le Grand Théâtre pouvait accueillir 400 spectateurs, 120 musiciens, 40 danseurs et 40 chanteurs. L'éclairage au début se faisait à la bougie (450), puis à l'huile de poisson. La salle fut repeinte 24 fois à cause des dégâts occasionnés par les combustibles. Puis, vint le gaz et enfin, l'électricité. Le lustre date de 1918. Le péristyle est l'œuvre du sculpteur Berruer. Les statues (3 déesses et 9 muses) qui le dominent sont penchées l'une vers l'autre et tournées vers la ville.
Victor Louis a su écouter la société de l'époque : jamais deux colonnes identiques. Il ne fut apprécié que lorsqu'on s'aperçut de son génie. Dans l'entrée, trône sa statue en pierre de lave (pierre servant à faire des instruments de musique en Asie). Le Grand Théâtre est dédié aux arts de Bordeaux et aux muses. Le peuple entrait par une porte qui se trouvait sur le côté du théâtre et se tenait debout juste devant la scène. Au-dessus de l'escalier principal, la hauteur s'élève à 18 m. L'illusion est partout présente : faux marbre, puits de jour.... Le théâtre compte 2500 marches dont 1166 en pierre. La plupart des pierres qui composent le sol datent de 220 ans. Certaines sont marquées par un dessin personnel : c'était la seule manière de justifier son travail à l'époque, et donc d'être payé. La scène fait 25 mètres sur 28 mètres. La construction dura sept ans, de 1773 à 1780, moins six mois d'interruption, et celle des fondations, un an.
Notre guide nous emmène ensuite, au paradis qui se trouve être l'endroit où les places sont les moins chères, puis à l'attique qui est l'endroit le plus haut du théâtre.
On raconte que Victor Louis n'aurait pas été convié à l'inauguration de son œuvre et qu'un riche armateur, pour l'humilier, fit construire un hôtel particulier plus haut que le Grand Théâtre : anecdote de l'époque...
En 1991, le Grand Théâtre est restauré à l'identique (époque Louis XV - Louis XVI) en bleu, blanc et or, couleurs de la Royauté.
Un merci, tout particulier, à Madame Suire qui a su nous transporter dans cette époque au travers de cette visite vivante et documentée. Nos prochaines visites seront imprégnées de toute l'histoire de ce magnifique édifice quotidiennement côtoyé sans le connaître.
(1) Jurade : conseil municipal de Bordeaux sous l'Ancien Régime.
(2) Les terrains vendus par celui-ci, après la construction du Grand Théâtre, formèrent l'îlot Saint-Louis où se trouve actuellement l'Hôtel de Saige (autre oeuvre de Victor Louis). Victor Louis est aussi à l'origine de la construction du château du Bouilh à Saint-André-de-Cubzac.
Didier, Valérie